Hommage à deux Grands Maîtres

par artsinternes

Lu ZijianLu Zijian

J’ai appris hier la mort récente de Lu Zijian, un des plus grands maîtres de Bagua zhang du dernier siècle, à l’âge vénérable (et supposé) de 119 ans. Surnommé, le « Grand chevalier de Yangzte » (Yangzte Great Chivalrous Man), il était titulaire de la lignée de la branche de la « Porte du Dragon » (Dragon Gate) du taoïsme et a également été à la tête de la fédération nationale de Bagua zhang. Reconnu non seulement pour ses habiletés martiales mais également pour ses pratiques de santé, il était considéré comme l’homme le plus vieux du monde. Plus encore que son grand âge, c’est sa forme physique qui apparaît quasi-surhumaine, comme on peut le voir dans les deux vidéos suivantes.

À cet égard, je voudrais souligner les vertus pour la santé du Bagua zhang, un art interne beaucoup moins connu que le Tai chi. Dans ses livres The Power of Internal Martial Arts et Bagua and Tai Chi: Exploring the Potential of Chi, Martial Arts, Meditation and the I Ching, Bruce Frantzis explique que le Bagua zhang, qui est fondé sur les 8 trigrammes du I-Ching, est un art exceptionnellement revitalisant pour le corps de par ses mouvements circulaires et en spirales. Ce type de mouvements permet de maximiser la circulation de l’énergie au sein du corps, de même que son harmonie avec l’énergie de la Terre et l’énergie cosmique. Le Bagua zhang est également, entre autres choses, considéré comme l’art martial chinois le plus avancé et le plus difficile et est normalement pratiqué par des artistes martiaux qui sont déjà maîtres d’un autre art, par exemple le Tai chi ou encore le Hsing-i (un autre art martial interne qui se concentre sur les mouvements linéaires).

Voici donc deux vidéos du Grand Maître Lu Zijian. Remarquez qu’au moment de faire ces démonstrations, il avoisinait les 100 ans, ce qui donne à réfléchir sur la puissance des arts martiaux internes, non seulement d’un point de vue du combat (bien que les applications des arts internes soient souvent plus difficiles à comprendre pour les non-initiés que dans le cas des arts externes) mais également du point de vue de la santé et de la vitalité, deux éléments dont nos sociétés ont grandement besoin d’intégrer au vu du vieillissement de la population.

FengFeng Zhi Qiang

Feng Zhi Qiang était quant à lui considéré comme l’un des maîtres contemporains les plus illustres du style chen de Tai chi, voire de tous les styles. Il est décédé au mois de mai dernier, probablement d’une maladie pulmonaire, lui qui résidait dans la très polluée Beijing. Feng Zhi Qiang était très renommé pour ses habiletés en pousse-mains (et aussi en combat). Le milieu des arts martiaux pullulant de légendes, le phénomène s’étant grandement amplifié avec le Web, voici une anecdote que j’ai trouvée (sur le contestable forum Bullshido, je crois) et dont je ne pourrais vous dire si elle est vraie.

Au début des années 1980, Bruce Frantzis était à Beijing et, s’entraînant à l’université, battait tout le monde en cherchant à tester ses compétences et, disons-le gentiment, à trouver un « vrai » maître. Beaucoup d’histoires circulent d’ailleurs au sujet de Bruce Frantzis. Lui-même avoue qu’il avait une attitude plutôt arrogante lorsqu’il était plus jeune et il a fait du combat ful-contact lorsqu’il était en Asie, bien qu’il n’en parle que très peu. Il semble qu’il ait défié beaucoup de gens et d’écoles, en ait défait plusieurs mais ait aussi perdu à quelques reprises (ce qui est normal, c’est dans la défaite qu’on apprend le plus). Un étudiant aurait alors été trouvé Feng Zhi Qiang, qui travaillait dans une usine, et l’aurait ramené au stationnement de l’université, où Bruce Frantzis et lui auraient combattu. Il semble qu’en deux rounds, Feng Zhi Qiang ait donné une sévère correction à Frantzis, qui aurait abandonné, reconnaissant les compétences supérieures de Feng.

Est-ce que cette histoire est vraie? Je n’en ai aucune idée. Toujours est-il que Feng Zhi Qiang et Bruce Frantzis ont commencé à entretenir une relation dans les années 1980, certains affirmant que Feng aurait montré à Frantzis comment il l’avait battu mais sans accepter de le prendre comme disciple formel, alors que Frantzis affirme plutôt que Feng lui aurait offert cet honneur qu’il a dû décliner puisqu’il était alors le disciple formel de Liu Hung Chieh. Tout cela a, somme toute, assez peu d’importance. Feng Zhi Qiang était sans doute l’un des derniers pratiquants de très haut niveau de Tai chi et, plus particulièrement, du style chen, qui mettait un grand accent sur l’énergie propre à ce style, « chan sz jin » (en anglais « reeling silk power »), ainsi que sur l’éthique des arts martiaux chinois (Wu De).

Je vous laisse deux liens vers des articles de Bruce Frantzis sur Feng Zhi Qiang, le premier relatant sa dernière visite au Grand Maître en décembre 2011, et le second en mémoire de son maître, écrit au début de l’été suite à son décès. Voici également un clip qui montre assez la puissance impressionnante de Feng Zhi Qiang en applications de combat:

Ces deux décès constituent des pertes énormes pour le patrimoine des arts martiaux et je voulais, simplement et humblement, saluer ces Grands Maîtres et inviter les curieux à en apprendre plus sur eux.